Un soleil à peine voilé
Galerie de l'Académie des Beaux-Arts, Paris
2025
"En avril 2025, un black-out a sévi sur la péninsule ibérique. Sept heures de silence, sept heures d’arrêt, où l’infrastructure invisible qui gouverne nos existences s’est révélée soudainement fragile. Les flux d’informations et financiers se sont taris, les écrans se sont éteints tandis que les injonctions du système économique se sont révélées caduques. La sidération a laissé place à l’insouciance, et de nombreuses personnes se sont alors dirigées vers les plages pour aller se baigner. Ce geste de jouissance et de résistance arraché au chaos, fait partie du référentiel permettant d’appréhender les recherches menées par Elouan Le Bars.
Les œuvres d’Elouan Le Bars apparaissent comme autant d’enquêtes fictionnelles sur les épiphénomènes d’un monde malade. Elles révèlent un éventail de stratégies fragiles mises en place pour résister à la perte de sens généralisée qui caractérise notre époque. Dans la vidéo Peak Performance (2024), les participants, livrés à eux-mêmes, rejouent des protocoles destinés aux salariés du tertiaire, de ceux pris au piège du management. L’artiste a mis en place un jeu de réinvention des rôles, permettant aux acteurs de performer un rôle que l’on devine être celui qu’ils endossent dans le monde du travail. Un jeu accentué par les costumes et le rapport à l’espace. Le montage superpose ainsi l’artifice et l’intime. Les protagonistes se retrouvent à ériger des architectures précaires avec des bâtons de glace ou à manipuler de la paille, ce symbole du labeur d’un autre siècle. Dans ce montage de scènes à priori anodines, dans ce regard qui refuse d’asséner une vérité mais s’attache aux failles, se déploie la force d’Elouan Le Bars: il révèle l’incohérence systémique d’un monde du travail qui fragilise les plus précaires. Cependant, les personnages qui se meuvent, s’expriment et se confient, ne sont pas dans une position de fragilité, ils sont réunis par la force d’une communauté de l’instant.
Dans la vidéo en animation 3D Corrupted Blood (2024), l’artiste exhume l’épidémie virtuelle qui, en 2005, a ravagé le jeu World of Warcraft. Une catastrophe numérique, sans mémoire officielle, réactivée comme une archive spectrale. Les avatars apparaissent déformés, alourdis, mutants, difformes, porteurs d’une maladie invisible qui se matérialise à l’écran. Pour recomposer ce récit, Elouan Le Bars a fouillé les forums de joueurs, retrouvé des traces enfouies, interviewé certains protagonistes de l’époque. Historien autant que narrateur, il collecte des fragments épars pour en faire surgir une mémoire instable, où les témoignages et les images contaminées se confondent. Cette épidémie a bien servi aux épidémiologistes, qui y ont vu un laboratoire virtuel pour étudier la réaction humaine face à la contagion. Mais elle annonçait surtout une autre infection, beaucoup plus vaste: celle des réseaux. La propagation sans contrôle du virus dans le jeu préfigurait la dissémination des fake news, la circulation virale de récits complotistes, l’avalanche de contenus toxiques qui caractérise l’internet contemporain, à l’instar de la loi de Brandolini (il faut une énergie colossale pour déconstruire une idée fausse énoncée en un instant). Un bug a suffi à contaminer tout un monde virtuel, comme une rumeur insignifiante peut désormais saturer le débat public. Le film Corrupted Blood n’est pas seulement le souvenir d’un événement passé, il est une prophétie prouvant qu’une épidémie peut devenir une source de production d’images et de récits qui incarnent la perte de sens de notre époque.
Dans un monde saturé de catastrophes, où chaque écran affiche ou reflète une crise en cours ou à venir, Elouan Le Bars met en lumière des récits qui donnent forme à l’inquiétude. Ses œuvres révèlent les fissures de nos sociétés, entre rituels vides de sens et avatars contaminés. Les corps qu’il filme, les voix qu’il collecte, les gestes qu’il exhume ne sont pas seulement des symptômes: ils dessinent aussi les prémices d’un autre possible. Le temps d’un film, d’un récit partagé, une communauté se forme, une mémoire s’invente, une stratégie de résistance se met subtilement en place."
Andy Rankin